2 avril 2011

Le quart d’heure de célébrité, prémisse à la vérité

S’exposer sur Internet, dans les moindres recoins de son intimité. Exhibitionnisme de la posture ? Hystérie généralisée ? Montée en puissance de l’individualisme contemporain ? Toutes ces questions sont dignes d’intérêt. Mais ce qui explique présentement mon insomnie, c’est cette intuition simple : sans les petites conversations web autocentrées, pas de grande conversation, d’information, d’interprétation ordonnée du réel, de vérité sur Internet. Et partant, de vérité dans la réalité médiatique, c’est-à-dire dans l’espace public, au sens traditionnel du terme.


Le culte de soi est nécessaire sur Internet pour qu’une forme de vérité puisse poindre. Chaque jour, des microdébats « vie quotidienne » ont lieu sur les réseaux sociaux. Ils mènent parfois à des querelles d’ego, les « clashs » sur Twitter. On discute du dernier film à la mode, de l’album qui vient de sortir, des nouveautés beauté, des bugs amusants sur les sites Internet ou des âneries dites par untel ou tel autre. Beaucoup de babillages et de bisbilles, en somme.

Mais avec Internet, chacune de ces niches de discussion n’est plus isolée, comme c’est le cas dans une cour de récré ou devant la machine à café. « Décloisonnement de l’espace conversationnel », pour citer l’élégant Dominique Cardon dans La Démocratie Internet. Ainsi l’expression d’un ego plus développé que les autres devient visible. Sans que cette visibilité n’induise nécessairement l’intérêt de tous.

Alisa Chiraponsge, était une jeune blogueuse mode thaïlandaise aka « gnarlykitty ». Ses propos publics présentaient un intérêt particulier, très loin de l’intérêt public général. Internet lui permettait de s’exposer, comme on se dore la pilule au soleil. Mais lors du coup d’Etat contre Thaksin Shinawatra en 2006, elle s’engage dans les manifestations contre le nouveau gouvernement et poste des photos de chars, reprises dans le monde entier. Là voilà entrée dans le « reportage d’idées », tel que le décrivait Foucault… (Un peu à l’insu de son plein gré, tout de même). Là voilà qui pénètre dans la grande histoire.

Pourquoi ses photos ont-elles été reprises et ne sont pas restées dans les limbes de l’oubli Internet ? Parce que sa communauté de blogueuses mode était suffisamment grande, pour qu’en son sein, il existe un médiateur de l’information, autrement dit une source, voire un journaliste intéressé par la mode.

Ainsi, ces conversations qui grouillent sur le web et  qui paraissent si futiles aux yeux de la plupart, ont-elles un intérêt bien plus grand que présupposé. Car au moment où le petit soi rejoint le grand débat général et la marche de l’histoire, il peut ainsi gagner l’attention commune. Pour que le petit soi porte ses fruits et amène le changement, il faut qu’il sorte du huis-clos conversationnel classique. Or à cette fin, il lui faut la carotte de l’exposition, de la médiatisation. La carotte du quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol est donc un prémisse à l’émergence de la vérité dans l’espace public recomposé.

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22 février 2011

La guerre des fakes

L’US Air Force aurait commandé un logiciel permettant de gérer une armée de 500 « fake », des faux profils virtuels. L’objectif est clair : propagande sur Facebook ou Twitter, pour favoriser les actions militaires en Afghanistan ou en Irak. Songeons au jour où la guerre de l’opinion se gagnera sur les réseaux sociaux, par le biais de stratégies de manipulation digitale.


La communication verticale est presque morte : l’autorité qui diffuse un message « d’en haut » n’est plus crédible. Méfiance et défiance vis-à-vis des hommes politiques, des patrons, des journalistes… Rien n’est plus suspect qu’un donneur de leçon. Les points de vue se construisent par le biais d’individus interconnectés, relayés par des leaders d’opinion.

Ajoutons à cela, ceci : un individu a aujourd’hui la possibilité de disposer de plusieurs identités sur le web : création de personnages, usurpation d’identité, faux profils Facebook ou Twitter. Pour le moment, c’est rigolo, parce que ça emmerde les autorités, les célébrités. Comme quand on se moquait des profs. Exemples bien sûr : la mort de Bernard Montiel, plus récemment celle de Jean Dujardin annoncées sur Twitter et démenties dans les médias. La démultiplication des identités, la force du réseau : un individu talentueux et audacieux peut aujourd’hui avoir plus d’influence qu’une institution trop rigide. Tant mieux.

Mais voilà que les autorités s’emparent du créneau et jouent aux malines. L’US Air Force se crée 500 fakes. WoW.

Il m’en faut peu pour jouer les Cassandre…

Imaginez-vous donc dans un vaste « Blade Runner » virtuel où nous chercherions à repérer les « replicants », ces fake agents du gouvernement virtuels conçus pour contrôler les opinions.

Je suis un peu parano en même temps et très flippée. Mais who knows ?

20 octobre 2010

Un billet sur Moleskine

Ne vous attendez pas à trouver ici une biographie de Moleskine (d’ailleurs, il n’existe pas). Il s’agit simplement d’un petit texte rédigé sur le carnet éponyme, à l’aide d’un stylo Bic. Un billet intégralement couché sur un document non-Word. Vestige d’une époque peut-être révolue.

Ce soir, j’arrête l’écriture sous Internet. Quelques mots lourds de sens m’ont poussé à éteindre l’ordinateur pour revenir à la vie traditionnelle. Des mots prononcés par celui qui partage ma vie. Ce repas « comble » ses attentes, a-t-il dit au sujet de notre fille qui dévorait une cuisse de poulet. « A qui la faute ? », a-t-il risqué en souriant, lorsque nous nous sommes cognés la tête sans le faire exprès. « Je regrette » tes crêpes sauce Grand Marnier.

Quand on vit dans un flux de communications en tout genre, le regard est presque continuellement concentré sur des écrans : la télévision, le téléphone portable, le PC. Les rares moments où nous levons les yeux vers le réel matériel, c’est bien souvent pour des tâches nécessaires et répétitives. Prendre la voiture pour aller au travail, faire les courses chez Leclerc, aller cherche le dernier à l’école ou au cours de piano.

Restent des instants particuliers où la réalité a du goût : les voyages, les fêtes de famille, les soirées entre amis, la lecture sur papier, le cinéma (un écran au statut différent), les expositions, les concerts. On n’est pas encore tout à fait perdus dans les méandres du tout-numérique.

Toujours est-il que j’ai beaucoup de mal à reconnaître mon écriture sur ce Moleskine. Je rature, je déchire des pages, la relecture est difficile. Et puis à la maison, je ne dispose plus de wiktionnaire ou de wikipedia sur papier. Ce qui explique l’approximation de certains mots employés ou l’absence de références culturelles dans ce texte. J’ai remisé les dernières traces de civilisation déconnectée au fond de la cave. Dans le noir.

Il est tellement inconfortable de retrouver l’encre et le papier. Pourtant est-là le seul moyen de revenir au foyer ?

Je me pose la question sur ce cahier, tandis que Marc en profite pour reprendre la main sur l’écran alimenté par le wifi.

15 octobre 2010

Moi, nue, déconnectée

Vous en avez l’intuition et vous avez raison. Aujourd’hui, l’empreinte numérique prend le relais de nos existences réelles. D’où cette question : quelle femme serais-je devenue sans Internet, mon nouvel amant à l’e-penis turgescent ?

1.    D’abord, je n’aurais pas connu le point Godwin et m’en serais tenue à l’entretien de mon point G. J’aurais ironisé sur les « méthodes fascistes » de Médiapart. Comme Alain Minc, je me serais gargarisée du passé « allemand » de Benoît XVI. Tout cela sans aucun recul, au risque de banaliser le IIIème Reich.

2.   Je serais aujourd’hui une mère de famille rangée. Matin, midi et soir, je préparerais des repas maison à mon fils. J’attendrais avec impatience le retour de mon compagnon, tous les soirs à 20h, à l’heure où la France a peur. Puis nous nous adonnerions à la grand messe du JT. Non sans remarquer qu’il y a bien plus malheureux que nous, nous nous coucherions, rassurés.

3.   Je voterais PS, mais hésiterais à donner ma voix à la droite, considérant que l’UMP est victime d’une certaine gauche. Et que son discours est finalement plus orienté vers l’avenir que celui de l’opposition sclérosée dans l’anti. N’ayant pas eu connaissance de Benjamin Lancar et de son iRiposte un peu ridicule, je ne comprendrais pas les caricatures amusantes de certains (parfois un peu trop bien-pensantes, cependant).

4.   Curieuse, je multiplierais les lectures de magazines news : des Inrocks au Point, en passant par Télérama. Je dévorerais tout Houellebecq, pour sa belle analyse de l’air du temps. Je filerais à la Cinémathèque régulièrement et ferais fonctionner mon lecteur de DVD plus souvent. J’y insèrerais des films classiques, sûrs témoins de l’essence de notre humanité, par-delà ses avatars temporels. Je vouerais un culte à Fellini et surtout à Mastroianni dans les films de Fellini. Il apparaîtrait fréquemment dans mes rêves avec son regard pénétrant.

5.   Ma vie de pigiste serait morne. Je repasserais invariablement des chemises, en attendant de travailler un petit peu. A mes heures perdues, je ferais des mots fléchés et peut-être même du sudoku.

6.   Après les lectures de Stanislas Grof ou du Dr Janine Fontaine, je me dirais que nous avons des raisons d’espérer. Que nous ne sommes pas des monades « sans portes, ni fenêtres », telles que les décrit Leibniz. Qu’il y a une formidable énergie qui circule dans toute la matière et qui trouve sa quintessence dans l’homme. Je n’aurais pas découvert 4chan, le lulz et Twitter. Mais je n’aurais pas compris non plus que ces aires de liberté sont compatibles avec ma Weltanschauung.

7.   Je serais partie à l’étranger. J’aurais ouvert mon esprit pour éviter la seule considération de nos problèmes français. Et plus largement j’aurais combattu mon égotisme.

8.   Ou bien, la télévision serait devenue ma drogue. J’aurais zappé pour conjurer le temps qui passe.

9.   Ou bien, je me serais engagée dans des associations à côté chez moi, pour changer les choses en vrai.

Avec Internet, rassurez-vous (ou jugez-moi, c’est à vous de voir), je ne suis pas vraiment différente de ce que je viens de vous décrire. Je suis simplement « reconfigurée », comme dirait Antonio A. Casili, dans Les Liaisons numériques parues au Seuil. Je vis dans ce « double habitat » que décrit le sociologue chercheur au centre Edgar Morin de l’EHESS de Paris. Ma vie réelle est nourrie par mes découvertes virtuelles. Toute cette mélodie s’orchestre à merveille, même s’il y a parfois des fausses notes. J’ai moins de temps pour vivre « en vrai », mais cette existence en mode tinyurl  est bien plus intense et aboutie qu’elle ne le serait sans connexions.

14 octobre 2010

Mon bébé traîne sur Internet : tant mieux.

Une étude publiée au début du mois par AVG, une « entreprise de sécurité sur Internet » nous apprend que 73% des bébés français ont déjà une empreinte numérique. A l’index : les parents évidemment. Ces irresponsables qui postent des photos de leurs rejetons sur les réseaux sociaux. Scandale, indécence, télé-réalité ? En fait, je ne pense pas.

« Il y a une sottise de l’air du temps », raconte Lucien Jerphagon dans La sottise… (Vingt-huit siècles qu’on en parle), un florilège des plus belles conneries débitées en toute solennité et à toute époque. Je ne sais pas ce qu’en pense l’auteur, mais à mes yeux, il est un combat vain, une coquille vide qui fait le bonheur des polémistes aujourd’hui : la présence des tout-petits sur le grand méchant Internet.

Comme toute mauvaise mère, j’ai posté des photos de mon fils sur Facebook. J’ai partagé avec mes amis virtuels le bonheur d’être à l’origine du petit miracle de la vie. J’ai même été jusqu’à mettre en ligne une vidéo où le pauvre enfant rit devant les facéties de ses parents. Pour le PDG d’AVG à l’origine de l’enquête, J.R. Smith, c’est profondément inique. Ainsi, « il est choquant de constater qu’actuellement une personne âgée de 30 ans a un historique Internet remontant à 10 ou 15 ans tout au plus, alors qu’une grande majorité des enfants d’aujourd’hui auront déjà une empreinte on-line bien avant d’avoir atteint l’âge de deux ans, une présence qui continuera à s’étoffer tout au long de leur vie».

Moi j’ai beau chercher, je ne vois pas où est le problème. Avant la photo, les grands peintres représentaient les enfants de riches parents. Si ces petits étaient nés de rois et reines, les tableaux parcouraient l’Europe. Pour le peuple qui n’avait pas les moyens de se payer un artiste, tant pis. Et puis il y a eu la pellicule qui permit de démocratiser la circulation des clichés de bébés. Grâce au courrier papier, la famille et les amis éloignés pouvaient s’enthousiasmer devant le dernier né. Ils le peuvent toujours d’ailleurs.

Mais il y a plus fort maintenant : il y a les réseaux sociaux. Aujourd’hui, le facteur n’est plus indispensable : on peut montrer sa merveille en mode virtuel. Les photos sont accessibles à plus de monde. J’entends certains crier : « danger ! »

Mais si un violeur pédophile récidiviste s’intéresse à mon fils demain dans la rue, je peux vous garantir que sa première préoccupation ne sera pas de mater ses photos sur le web. Pour alimenter ses fantasmes, il préfèrera se planquer et nous observer chaque matin à l’heure où je l’amène chez la nounou. Le réel, c’est bien plus excitant que le virtuel.

Autre objection, votre honneur : que mon fils me reproche plus tard d’avoir publié des morceaux de lui sur Internet. S’il n’est pas content de l’image que je lui ai façonnée, bien sûr, il m’en voudra et cela créera des conflits familiaux. Mais rien de nouveau sous le soleil. Combien de fois ai-je eu honte de ma mère qui parlait de ma dernière prestation de danse classique à qui voulait l’entendre ? Combien de fois ai-je eu envie de fuir quand elle me faisait des gros bisous bien baveux à la sortie de l’école ? Aujourd’hui encore, combien de fois ai-je l’intention de lui dire « tais-toi » quand elle raconte des trucs qui me mettent mal à l’aise ? (Et encore, je ne sais pas ce qu’elle dit quand je ne suis pas là).

L’identité n’est pas une essence. On devient ce que l’on est. Or Internet est parfaitement adapté à cette perpétuelle évolution qu’est l’existence. Avec ses erreurs, ses tâtonnements, ses regrets. L’image se façonne à travers le temps, non pas en détruisant le passé, mais en le surmontant. Papa et maman donnent l’impulsion ; l’enfant, conscient, prend le relais. Un jour, ça y est on comprend qui on est. Et c’est rarement à 18 ans. Parfois même, on meurt sans s’être trouvé véritablement. Bref, c’est le jeu de la life. Il faut sans cesse corriger le tir, donner un nouvel élan, montrer qu’on a changé. La vie est unidirectionnelle pour les esprits fainéants.

A moins d’être d’affreux géniteurs qui publient d’outrancières photos de leurs petits, il n’y a donc, à mon sens, aucune raison de s’affoler. Il faut tout de même savoir où l’on publie et bien vérifier les paramètres de confidentialité. Mais une fois que ces précautions sont prises, ne vous privez pas ! N’hésitez pas à mettre en ligne une photo mignonne de vos enfants, si ça vous fait plaisir. Et surtout, ne culpabilisez pas a posteriori.

A ce sujet, je vous présente mon fils, Arthur. Mais comme je ne sais pas qui vous êtes, je ne souhaite pas vous montrer sa jolie petite tête.

8 octobre 2010

Les UV, c’est le diable

Lundi matin, 10h. Devant la machine à café, les yeux chassieux et le teint brouillé, vous réalisez que Françoise est dorée comme un croissant beurré ! Elles sont passées où les cernes et la gueule de déterrée ? Visiblement, face de suppo a troqué sa tronche de salariée exploitée contre une tête d’actrice d’American Pie.

Avec la sagacité qui vous caractérise, vous avez compris que cette chieuse de collègue est passée sous la lampe à UV. Alors avec une pointe d’ironie, vous vous exclamez : « Mais quelle mine ! T’es partie dans les Caraïbes ce week-end ? » Sous son bronzage artificiel, Françoise rougit. Elle détourne légèrement le regard, puis : « Non, non, j’étais en Normandie, mais il a fait un temps radieux ! Je suis même allée sur la plage… »

(En fait, il a fait 15 degrés en moyenne à Paris, le ciel était gris, il a même plu un petit peu. Sur le microclimat de Deauville, vous avez de gros doutes).

Vous acquiescez tout de même avec un petit sourire malicieux qui en dit long. Françoise est gênée, elle fait tout pour abréger la conversation. Le jeu de dupe a parfaitement fonctionné. L’une (Françoise) sait que l’autre (vous) savez. Et inversement.

Le reste de la journée se passera ainsi : néo-pain d’épices se tapera la honte à chaque fois qu’il lui faudra justifier son bronzage par son week-end en Normandie. De votre côté, vous ne vous priverez pas de raconter à qui veut l’entendre que : « Françoise a fait des UV, c’est obligé… ». Sur un petit ton méprisant.

Pourquoi cette comédie sociale, somme toute assez fréquente ? Pourquoi Françoise ne dit-elle pas simplement qu’elle s’est fait des UV ?

Pourquoi ? Parce que les UV, c’est le diable.

En France, les centres de bronzage poussent comme des champignons. Des milliers de faces de suppo se métamorphosent en stars de plateaux de télé, le teint orangé comme Sophie Davant ou Laurence Ferrari. Mais chut ! Il faut garder le secret.

Dans l’appareil ovoïde, ne vous méprenez pas : ce n’est pas la lumière de Dieu qui darde brillamment ses rayons. Belzébuth, rusé, se tient là dans un coin de la cabine. Avec son soleil électrique, il prépare votre peau à un vieillissement prématuré… Pire : l’ange déchu vous refilerait bien un petit mélanome malin.

Mais, la santé, ça devrait être VOTRE problème. Sauf que : tout le monde a un avis, surtout sur ce qu’il ne connaît pas. Pensons en cet instant au pauvre Jean-Luc Delarue, qui, en plus, de se faire chier en désintox, doit s’absenter des plateaux. Pour pas que la ménagère, elle soit trop choquée.

Pour que ça change, Françoise, ouvrez le dialogue. Si on vous demande d’où vous vient votre mine radieuse, ne louvoyez pas. Dites simplement : « J’ai fait des UV pour avoir une tête plus avenante. Et si j’ai envie de crever d’un cancer de la peau, vous en faites pas, j’ai une bonne mutuelle. »

6 octobre 2010

Je me sens comme Marylin. En moins bien.

Lettres, poèmes, morceaux de journaux intimes : Marylin Monroe, une intellectuelle méconnue, se livre dans Fragments. J’ai couru l’acheter à la Fnac aujourd’hui, n’en ai lu que quelques bribes. Je me sens déjà comme Marylin. En moins bien.

Tout cela a dû commencer à l’adolescence. En classe de troisième. Au moment où j’ai voulu séduire le beau garçon ténébreux qui semblait s’emmerder, près du radiateur au fond de la classe. J’ai compris qu’en baissant les yeux et en ayant l’air vaguement ingénu, j’attirais son attention. Ma meilleure amie a organisé une fête et le cowboy et moi, on s’est embrassés. Tout a débuté sur un cliché.

Il m’a fallu apprendre l’art de l’œil de biche, pour devenir sa première ennemie. Et pour continuer de séduire.

« Avec des cils comme des cheveux / des cheveux en accroche-faon / Et seulement le bout des yeux / Qui triche ».
Jacques Brel

Je suis devenue plus blonde. J’ai laissé pousser mes cheveux. J’ai jeté mes tee-shirts Decathlon. Je me suis habillée comme une minette. J’ai porté des chaussures à talon. J’ai copié la diction des présentatrices de télévision. J’ai arrêté de bouffer des tonnes de Nutella. Je me suis disputée avec ma mère. Seule dans ma chambre, sur ma petite chaîne pourrie, j’ai monté le son. Je suis devenue ce que je suis : blonde, 85B, taille 36.

J’achevais ma mue quand j’ai fini par décrocher une maîtrise de philo. Sentant que le métier de professeur serait trop statique, j’ai bifurqué vers le journalisme. J’ai passé les concours. Je suis entrée dans l’école la plus réputée.

Là, comme ailleurs, il a fallu se battre pour montrer que je n’étais pas écervelée. Que ma vulnérabilité et ma dépendance au regard des autres n’étaient pas synonymes d’absolue légèreté.

Quand tu luttes pendant des années pour que l’on ne confonde pas le flacon avec le parfum (« pourvu qu’on ait l’ivresse »), tu finis par te fatiguer d’être toi-même. Parfois même, on te traite de salope, comme ça, pour rigoler, parce qu’on a trop bu. T’as beau te blinder, tu te demandes toujours s’il n’y a pas une part de vérité dans les attaques dont tu fais l’objet. Tu doutes, tu claques des portes, tu pleures comme une vieille merde. Et s’il n’y a personne pour te rattraper, tu perds pied.

Marylin, c’est l’archétype de la blonde névrotique (« déprimée folle », dit-elle d’elle-même). Elle incarne à la perfection la distorsion entre la représentation d’une femme candide et la profondeur d’une âme sensible. De là, cette tension dramatique dans son jeu d’actrice. Mais aussi une tendance à l’autodestruction qui a mal fini.

Le truc, c’est que contrairement à l’artiste je suis pas sûre du tout (mais alors pas du tout) d’avoir du talent. Si, peut-être pour être mère en fait. Mais je veux plus que ça et c’est là que ça devient problématique.

« Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d’autrui »
Marylin dans une lettre au psychanalyste Ralph Greenson.

J’aime à penser que ses fragments ont touché les miens. Et j’espère avoir touché les vôtres, un chouia. Je ne parle pas de vos bijoux de famille.

5 octobre 2010

Ecriture sous Internet

Avec mes problèmes de connexion, je ressens un grave manque, je suis irascible, mon corps s’agite de soubresauts incontrôlables. Sans Internet, il m’est presque impossible d’écrire. Sans les mots, je m’emmerde… La névrose des mots, vous savez, celle que décrit Sartre dans son bouquin éponyme. Pas d’écriture, pas de lecture (marre du vrai papier) et toute ma souffrance me revient à la gueule. J’ai envie de dire « à la façon d’un boomerang », pour que vous compreniez que sans le web, je fais usage de comparaisons éculées, parce que je n’en trouve pas de meilleures.

Quand je ne travaille pas ou que l’insomnie se fait trop résistante, j’écris sur le papier virtuel de ma page Word. Tout en ayant habituellement plusieurs lignes d’onglets ouvertes et à disposition, au cas où j’ai besoin de sniffer de l’inspiration. Coucher des mots sur ma feuille d’ordi, ça m’évite d’avoir à coucher pour de vrai, rapport à ma libido débordante.

Une bonne petite perf de Twitter, du Google en sous-cut, du Wikipédia en per os pour accentuer les effets, je vous assure que ça stimule les méninges. Plus que de la vraie coke dans le pif. Enfin j’imagine.

Je ne suis pas seule dans ma dépendance chronique au web. J’ai lu quelque part que Michel Houellebecq s’était largement inspiré de fiches Wikipédia pour écrire son dernier roman « La Carte et le territoire ». Lui, il dit que c’est une démarche artistique très aboutie. A l’appui de sa démonstration, il a cité des noms d’Ârtistes dans une vidéo publiée sur le site du NouvelObs. Il avait glané tous ces morts sur Internet : Perec et Borges au secours de l’écrivain victime d’une attaque médiatique « ridicule ». Moi, je m’en fous, que ce soit artistique ou non. Ce qui m’importe, c’est l’évolution des drogues de l’écriture.

Début XIXème et pendant tout le XXème, les paradis artificiels ont permis un grand essor de la littérature. Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Cocteau, Artaud, Michaux… La liste est longue des hommes qui se sont vaillamment shootés pour la bonne cause. Avec Internet, pas besoin de se défoncer le cerveau, si t’as déjà un cerveau un peu défoncé à la base (condition sine qua non de l’écriture). Internet, c’est donc une drogue saine. Ne l’ayant pas à ma disposition hic et nunc, je vous laisse réfléchir à cette fin abrupte de billet.

5 octobre 2010

Ma fille, mon ADN, mon utérus

Robert Edwards, 85 ans, père de la fécondation in vitro vient d’obtenir le Prix Nobel de médecine. La FIV est entrée dans les mœurs. Aujourd’hui, personne ne conteste sa légitimité. Le débat se prolonge maintenant – et dérive parfois – vers les autres manières d’enfanter.

La Maternité pour autrui est légale dans certains pays, en cas d’utérus absent ou malformé. En France, les mères porteuses sont prohibées, « fût-ce à titre gratuit », précise une décision de la Cour de cassation de 1991. L’an dernier cependant, le Conseil d’Etat a proposé que « la situation juridique des enfants nés à l’étranger par recours à cette pratique soit aménagée, de façon que ceux-ci ne soient pas pénalisés par le fait que leurs parents d’intention ont eu recours à une pratique interdite en France. » En 2009, le Conseil d’Etat a donc avalisé implicitement le tourisme procréatif. Si toi, moi, nous, avons envie de nous faire faire des bébés chez les Ricains, on le peut. Ils deviendront nos rejetons sur le territoire français.

Autre matière à reproduction : l’utérus artificiel. Dans Le Meilleur des Mondes (Brave New World), Aldous Huxley évoque l’ectogénèse. En d’autres termes, la procréation d’un être humain dans un utérus artificiel. Une matrice en tout point semblable à celle de la femme. En 2005, Henri Atlan, médecin biologiste et philosophe, a prédit la possibilité d’un utérus artificiel dans un délai de 50 à 100 ans. Le « grossesse extracorporelle » pourrait donc devenir la norme. Imaginez les conséquences sur la définition de la maternité « qui deviendrait toute proche de la paternité », remarque fort justement Henri Atlan dans L’Utérus artificiel. Imaginez que des manifestations soient organisées pour l’abolition de la grossesse utérine classique, pour l’égalité des hommes et des femmes face à la reproduction !

En tant que mère, je veux aussi être une femme. Vous connaissez le refrain. Alors parfois, je me surprends à penser qu’il serait plus simple de laisser mon utérus définitivement vacant et de refiler le potentiel bébé à une mère porteuse, voire à un utérus artificiel. J’ai accouché de ma fille, Violette, il y a deux ans. Mon ventre ressemble aujourd’hui à un vaste chantier d’autoroutes chinoises : strié de vergetures en tous sens. J’ai passé une grossesse épouvantable. J’ai vomi et j’ai mangé comme quatre, durant les trois premiers mois. J’ai pris 23 kilos, m’a indiqué la balance. Et quand enfin, ma fille a respiré l’air libre, je me suis sentie un peu morte. J’ai baby-bluesé.

Pour une femme active, la grossesse est une période délicate et périlleuse. Etre enceinte à 28 ans, c’est se mettre des bâtons dans les roues. Ta carrière vient de débuter, mais ton « instinct » est trop fort. Ce bébé, tu le veux, coûte que coûte, vaille que vaille. Quitte à couper le cordon avec tes projets professionnels. Après la naissance de l’enfant, tu dois revenir au travail. Tu as pris un an de retard dans la vue. Tu dois reconquérir la maigre confiance que l’on avait mise en toi. Tu dois presque tout recommencer de zéro. Avec 23 kilos en trop et des valoches sous les yeux.

Et pourtant, jamais je ne ferai don de la possible vie en moi. Il est une expérience que les hommes et certaines femmes ne pourront jamais connaître. C’est un privilège que de pouvoir l’endurer. Sentir une âme poindre en soi, c’est renouer avec l’élan vital bergsonien. « La conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. » (in L’Evolution créatrice). Quand un enfant naît et que tu croises son premier regard, tu sens à quel point le lien que tu as tissé pendant ta grossesse est capital.

Que dire, en revanche, de ceux qui ne peuvent donner la vie naturellement (ou avec l’aide d’une FIV) ? Ceux-là qui s’aiment, mais ne peuvent enfanter une étoile dansante ? Je pense aux couples stériles, mais aussi aux couples homosexuels. Je sais que l’on veut tous que son sacro-saint ADN perdure à travers les siècles. Qu’il soit répliqué à l’infini et que des mini-soi inondent la planète. Mais il y a tellement d’enfants à adopter dans ce monde pourri. Tellement d’existences à tirer de l’oubli, qu’il devient superfétatoire de vouloir à tout prix qu’une partie de soi s’incarne. Avoir recours à une mère porteuse ou bientôt, à un utérus artificiel, c’est faire preuve de volontarisme. C’est infliger à l’intelligence des coups de boutoir, en ignorant son impossibilité de mettre au monde, conjuguée à l’existence de milliers d’enfants seuls en attente d’adoption.

Le seul contre-argument valable ici, ce sont les difficultés à adopter. Si d’ailleurs, les procédures ne sont pas facilitées, nous risquons à l’avenir de faire face à une fellation de Gestations par autrui. Voire une fellation d’utérus artificiels. Et je vous garantis que ça sert à rien de faire une fellation à un utérus artificiel. C’est pas le genre de truc qui amène à la procréation réelle.

3 octobre 2010

Le baptême d’Audrey

Ce week-end, baptême. C’est ma petite nièce, Audrey, 11 mois, et déjà bien plus grasse que sa cousine, ma fille, Violette, 14 mois, qui a ressuscité avec le Christ. Aujourd’hui encore, malgré la désaffection pour l’Eglise, on baptise à la louche. A Téloché, commune sarthoise de 3 100 habitants, comme ailleurs. Trois baptêmes ce samedi après-midi, devant un prêtre tout fier de faire le show. L’usine à catho, ça commence là, comme ça, avec trois familles dépareillées, dans une église mal insonorisée, à 20 kilomètres du Mans.

« On ne naît pas chrétien, on le devient », a dit Tertullien. Parodié par Erasme : « On ne naît pas homme, on le devient ». Trahi par Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».

Tertullien, Erasme et Simone de Beauvoir ont chacun prêché pour leur chapelle.

Tous les trois ont beaucoup pensé, beaucoup écrit, beaucoup vécu. Tous pourtant ont abouti à des conclusions radicalement différentes.

Spirtualité, humanisme, féminisme. Peut-on concilier les trois éléments de cette trilogie ?

Pour revenir à nos moutons de Panurge, devenir chrétien dans une usine à catho, j’ai trouvé ça un peu moyen pour Audrey. En plus, elle dormait, alors elle n’a rien entendu de tous les beaux discours.

Et le curé, il n’aimait pas les journalistes. Or, deux intrus d’actualité se cachaient parmi les ouailles. Et là, ça s’est corsé.

Mon compagnon, Marc, et moi, on en est. On est plutôt ouverts d’esprit, parce qu’on nous a dit que pour écrire pour les informations, on ne devait pas être obtus.

Devant les trois familles mal assorties qui attendaient avec impatience que leur rejeton retrouve Jésus, le prêtre a cru bon de s’épancher sur un sombre article écrit par un plumitif manceau. Le pauvre reporter n’aurait pas fidèlement rendu compte de l’épiphanie. Et puis, a poursuivi l’homme qui assurait le show, avec tout le ramdam autour de la pédophilie des prêtres, les journalistes font tout pour détourner les chrétiens des églises. Stupides fouille-merde.

Marc et moi, on a ri. Le curé a dû capter qu’il avait fait une bourde. On se moquait gentiment, mais notre insolence, elle l’a énervé, le curé. J’ai pensé que Dieu devait être à ses côtés dans ce moment de souffrance morale.

Entre la pédophilie cléricale, l’explosion de rire subite et la mauvaise sono, la cérémonie a tourné au ridicule.

J’aime bien les Églises, l’ambiance, la spiritualité. Mais la dimension humaine du catholicisme confine parfois au crétinisme. Peut-être manquent-ils quelques femmes parmi les prêtres.

La messe était dite et il a fallu rentrer à la maison de la jeune baptisée. Le champagne, la bouffe, les cadeaux, toussa, toussa.

Une famille, c’est un drôle d’assemblage. Comme dans un roman, une peinture ou une partition de musique, il y a des collages, des rajouts, des dissonances. Il faut gérer les arrivées, les départs, les incidents de parcours.

Dans ma famille, il y a Mélanie. Qui ressemble beaucoup à son frère, Marc, mon amoureux le journaliste. Mélanie est grande, brune et belle avec ses yeux malicieux. Mélanie a aussi beaucoup de douleurs en elle. Et un bébé dans le ventre, en plus.

Ce bébé, elle l’a fait avec Souleyman. Un Français d’origine sénégalaise qui est venu en France à 17 ans et qui s’est construit tout seul. Souleyman est éducateur spécialisé. Il me fait beaucoup penser à Bruno dans le film « Tellement Proches ». Bruno, joué par Omar Sy est interne de médecine. A l’hôpital, les patients le prennent pour un aide-soignant. Mais lui, il est médecin, putain ! Alors à la fin du film, il est obligé de se mettre une pancarte sur le dos pour qu’on sache qui il est. Souleyman et Bruno incarnent le complexe du black qui a réussi en France.

Souleyman, je l’aime beaucoup. Il est beau et intelligent. Mais il a laissé tomber Mélanie, quand il a su qu’elle était enceinte. Et ça, c’est mal. Mélanie, elle est seule maintenant et elle me fait penser à ces femmes mélancoliques sur les toiles des peintres.